« Je veux que celui qui regarde le tableau soit avec lui, pas avec moi. Je veux qu’il voie ce qu’il y a sur la toile. Rien d’autre. Le noir est formidable pour ça, il reflète. Les mouvements qui comptent ce sont ceux de celui qui regarde. L’œuvre vit du regard qu’on lui porte. Elle ne se limite ni à ce qu’elle est ni à celui qui l’a produite, elle est faite aussi de celui qui la regarde. » Pierre Soulages

 

Ma peinture black6je la vois comme chargée de cette énergie particulière qui souvent m’envahit et qui finalement ne trouve sa raison d’être que sur la toile. Chaque jour je m’isole dans mon atelier. Je me prépare à cet isolement en y allant. Je suis comme en méditation et une fois arrivée c’est le même rituel : j’ouvre les volets, puis la fenêtre, je fais un tour, regarde la toile de la veille, je revois avec des « yeux neufs » ce que j’ai peint, puis je me fais un café, mets un morceau de musique, enfile mon « bleu de travail », m’assois et me pose un instant. Je regarde, je laisse revenir l’émotion connue la veille, reprends là où j’en étais. Retrouver ma toile c’est parfois comme retrouver un vieil ami avec lequel on a eu une conversation passionnante et authentique, d’autres fois je la retrouve comme après une dispute car je m’en suis allée la veille fâchée, déçue, fatiguée d’un courant qui ne passe pas. C’est une relation, je ne me sens jamais seule quand je peins. On me répète souvent qu’il y a quelque chose de dérangeant dans mes portraits : je m’en ravie car je m’adresse au sens, aux sentiments contrariés. Lorsque je peins, je laisse la peinture s’imposer petit à petit. Je ne mets pas en couleur un dessin, je travaille à l’instinct. Je ne mesure ni l’émotion, ni la matière, ni la couleur. Je ne veux pas diriger le spectateur quand il regarde une de mes peintures, c’est la raison pour laquelle je ne mets que rarement un titre. Une fois terminé le tableau ne m’appartient plus, le spectateur en fait ce qu’il veut. Je ne cherche pas à donner un sens mais à peindre le surplus de sensibilité.